LES "PIERRES À CERFS" DE MONGOLIE
Cosmologie des pasteurs, chasseurs et guerriers
des steppes du Ier millénaire avant notre ère
Dr. Jérôme MAGAIL


        Depuis 2000, la Mission archéologique française en Mongolie, étudie la nécropole xiongnu de Gol Mod située 450 kilomètres à l'ouest de la capitale Oulan-Bator (fig. 1). Dès le II
е siècle avant notre ère, les Xiongnu ont harcelé l'empire chinois han, qui entreprit alors les premières constructions de la grande muraille.

Ces nomades, pasteurs et guerriers, qui ne possédaient pas d'écriture et dont le territoire dépassait la superficie actuelle de la Mongolie, ont laissé relativement peu de traces. Afin de mieux appréhender l'origine dе leurs moeurs, coutumes et cosmologie, une partie des recherches menées par cette Mission porte sur les vestiges antérieurs à cette période. En effet, les tribus, qui se sont confédérées pendant la seconde moitié du Ier millénaire en vue de constituer ce vaste empire nomade, ont notamment laissé de superbes compositions rupestres. Се sont des stèles funéraires ornées, connues sous terme de "pierre à cerfs" (fig. 2). À Gol Моd, dans un cimetière antérieur à la nécropole xiongnu, on peut encore voir cinq stèles de la sorte.


Fig.1 : Carte de la Mongolie et des régions limitrophes.


Fig. 2 : Stéle 1 de Gol Mod.

         Ces monolithes, qui peuvent atteindre 3 m de haut, comportent divers thèmes iconographiques dont le style est identique de la Mongolie orientale à l'Altaï, du Gobi à la Transbaikalie. De la fin du IIе millénaire au IIIе siècle avant notre ère, les graveurs ont systématiquement respecté la même répartition des figures de bas en haut de chaque stèle. La stèle 1 de Gol Моd (fig. 3) illustre parfaitement cette répartition :
- au sommet, les inscriptions de deux cercles de tailles différentes figurent le soleil et la lune;
- au-dessous des astres, dans la partie médiane, des cerfs aux longs bois enroulés sont élancés vers le haut ou vers le bas de la stèle ;
- à la base se trouvent différentes armes, de style schématique (boucliers, poignards, haches et arcs). Ainsi, l'ensemble gravé est une cosmographie où chaque thème correspond à un domaine de l'univers : les astres évoquent le ciel, les cerfs occupent le domaine intermédiaire et les armes représentent l'espace terrestre habité par les hommes.


Fig.3 : Stèle 1 de Gol Mod.

Un quatrième secteur, la partie du monolithe qui s'en­fonce dans la terre, renvoie certainement au monde souterrain, celui du défunt. Sur la stèle 1 de Gol Mod, un motif géométrique gravé au pied du monument évoque la séparation entre les domaines terrestre et inférieur. En effet, les thèmes iconographiques sont souvent séparés les uns des autres par un motif géométrique afin de marquer plus fortement les différents domaines de l'univers : sur la stèle 4 de Gol Mod, un cerf traverse une de ces franges qui sépare la partie inférieure du secteur des armes, représenté par un bouclier (fig. 4). 

Par ailleurs, la présence de petits cervidés, à la base du monument, souligne leur rôle d'animal psychopompe : les hordes de cerfs plongent dans le monde du défunt et resurgissent en se détachant de l'espace sépulcral pour rejoindre le domaine céleste. Leurs corps ont été volontairement allongés pour exprimer leurs déplacements entre les deux extrémités du cosmos. Leur silhouette, marquée par la forme arrondie de leurs ramures et leurs pattes repliées sous le ventre, se retrouve également dans l'art mobilier des steppes. Les cervidés moulés, sculptés et gravés, du Caucase à la Mongolie orientale, présentent ainsi des particularités stylistiques très proches. Les nombreux cerfs en métal (fig. 5) déposés dans les sépultures du sud de la Sibérie, près de Minusinsk, ont des formes similaires (voir carte). La cosmogonie exprimée à travers l'art des "pierres à cerfs" s'est déclinée sous plusieurs formes iconographiques et rituelles chez les populations steppiques du premier millénaire avant notre ère. Certains animaux à cornes semblent avoir eu le rôle de médiateur, permettant à l'âme du défunt de passer dans le monde surnaturel de l'au-delà. Au Kazakhstan oriental (Altaï), l'équipe de chercheurs de la Mission archéologique française en Asie Centrale a découvert que ce passage dans l'au-delà pouvait être exprimé avec d'autres stratagèmes. Au IIIe siècle avant notre ère, un prince saka a été inhumé avec 13 chevaux auxquels des cornes factices avaient été fixées sur le front. Dans ce kourgane princier du site de Berel' (voir carte), les chevaux sacrifiés avaient été affublés de paires de cornes en bois imitant celles des bouquetins. Le principe a été adopté en plusieurs lieux et notamment à Pazyryk dont les vestiges en bois doré sont conservés au Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg. Le cheval semblait être devenu le passeur domestiqué qu'il fallait grimer pour réintégrer le bestiaire originel. La place importante du cerf au sein des représentations religieuses steppiques est liée à son statut d'animal sauvage animé par les esprits de la nature. Ses déplacements annuels, la perte et la pousse de ses bois en phase avec les saisons renvoient aux mouvements cosmiques. Enfin, la chasse dont il faisait l'objet n'était pas seulement une activité de prédation ; elle était aussi l'occasion de distinguer les meilleurs guerriers et d'assimiler la traque de l'animal à un rite sacrificatoire. Ce genre de pratiques a vraisemblablement perduré de la préhistoire à l'antiquité. De nombreuses scènes de chasse ont été gravées, notamment à l'Âge du Bronze, dans la région ouest de la Mongolie, où on peut encore distinguer des archers qui visent des animaux parfois entourés de chiens. Les anciens textes chinois (Shiji, 110, p. 2888) précisent d'ailleurs que les Xiongnu s'entraînaient à la guerre lors de chasses collectives.


Fig. 4 : Schéma de la stèle 4 de Gol Mod.

Ce qui semble être une scène de chasse a été découvert sur une roche située 6 km à l'ouest de Gol Mod. Trois cervidés paraissent poursuivis par un personnage à cheval (fig. 6). De style très différent des "pierres à cerfs", le cerf, la biche, le faon et leur poursuivant sont très effacés. Ces gravures, vraisemblablement du début de l'Âge du Bronze, feront l'objet d'une étude plus précise au cours de l'été 2004.


Fig. 5 : Applique en forme de cerf. Bronze de Sibérie, région de Minusinsk, Ve siècle av. J.-C., Long.=6,8 cm, Musée Guimet, Paris.


Fig. 6 : pierre gravée de cervidés.
6km de Gol Mod.

Les "pierres à cerfs" permettent également de comprendre la signification des animaux représentés sur les boucles de ceinture et sur les armes des nomades d'Asie centrale (fig. 7). Ce bestiaire porté sur soi, quelquefois même tatoué (Pazyryk), avait certainement un rôle propitiatoire qui permettait aux hommes d'être plus aguerris au combat. La force et l'esprit de l'animal étaient captés et diffusés par l'objet le figurant. Les combats d'animaux fréquemment moulés sur les épées et les boucles de ceinture, exprimaient la vigueur nécessaire aux affrontements entre tribus. Sous ces "pierres à cerfs" funéraires décorées de poignards, de hache, d'arcs et de boucliers reposait un guerrier inhumé avec ses propres armes (fig. 8). À Gol Mod, un poignard et un arc ont été gravés sur le côté de l'une des stèles (fig. 9). Les armes sont toujours représentées de façon très schématique par rapport aux représentations de cerfs.

Liées à l'art de la guerre, les armes étaient aussi les attributs des chefs de familles et de clans qui les arboraient pour l'apparat et le prestige.


Fig. 7 : détails des gravures d'armes de la stèle 1 de Gol Mod".


Fig. 8 : épée courte. Chine du Nord, Ve siècle av. J.-C., Long.=26 cm, Musée Guimet, Paris.


Fig. 9. Stèle 2 de Gol Mod, gravée
d'une épée courte et d'un arc.

Le rôle de certaines d'entre elles consistait peut-être à canaliser les puissances surnaturelles susceptibles d'intercéder en faveur de leurs possesseurs. La civilisation de Tagar a produit de superbes hallebardes dont la base de la lame comporte une statuette d'animal moulée dans la masse. De telles armes, d'une fragilité qui les dispensait des puissants affrontements guerriers, étaient probablement portées lors de rituels et de cérémonies.

Chez les Xiongnu, la valorisation des pratiques belliqueuses atteignait son apogée. Au sommet de leur hiérarchie sociale, la transmission du pouvoir n'était pas héréditaire comme chez les Han chinois : l'empereur des steppes (le chanyu) était élu parmi les meilleurs guerriers. Ce suffrage lui conférait le titre de « fils du ciel et de la terre » et il devenait l'incarnation du soleil et de la lune devant lesquels il se prosternait chaque matin et chaque soir (Shiji, 110, p. 2892-2899).

 
Fig.10. Soleil et lune, fer, objets xiongnu d'Egiin Gol,
Académie des sciences, Oulan-Bator.


Fig. 11. Stèle 5 de Gol Mod, granit blanc,
cassée et couchée sur le sol.

Un soleil et une lune en métal ont d'ailleurs été découverts (fig. 10) par la Mission archéologique française en Mongolie dans une sépulture xiongnu du site d'Egiin Gol (voir carte). Ces pièces en fer décoraient le cercueil et permettaient à l'âme du défunt de rejoindre l'au-delà. Quelques siècles auparavant, les "pierres â cerfs", dont le sommet était gravé de deux cercles, exprimaient déjà le rapport entre la mort du guerrier et les astres (fig.11). Le cheminement de l'âme dépendait étroitement de la position du monolithe et de son iconographie. Si le corps du nomade défunt était devenu sédentaire, l'art funéraire devait perpétuer le voyage de son âme.

Conclusion
Avant les grands empires scythes et xiongnu, les "pierres à cerfs" représentent un art très codifié qui nécessite un apprentissage technique et artistique sophistiqué. Le style, les thèmes iconographiques et leur distribution présentent de telles similitudes d'une stèle à l'autre que les graveurs ont strictement observé les mêmes règles en laissant très peu de place à leur création personnelle.Dans le contexte pluriethnique de l'Asie centrale du Ier millénaire, ces ensembles rupestres évoquent une cohérence cultuelle étonnante sur un vaste territoire.

Les cervidés au museau allongé et aux grandes ramures codifiaient sans doute l'ultime ascension vers le monde surnaturel.Ils étaient la monture de l'âme qui devait quitter la steppe, semblables aux esprits auxiliaires qui aident le chaman à accomplir ses voyages. Les mêmes animaux en train de bondir étaient représentés sur les boucliers et les ceintures des Scythes. L'adoption de cette iconographie sur de si grandes distances est certainement liée aux pouvoirs que les cultures nomades attribuaient à ces images lors de rituels funéraires et chamaniques. Enfin, les "pierres à cerfs" de Mongolie possèdent les caractéristiques de l'art des steppes qui ne prend sa signification que dans le mouvement. Il faut par exemple accomplir le tour des stèles 1 et 4 de Gol Mod pour saisir le va-et-vient des cervidés entre la steppe et le ciel. Sur une face du monument ils sont représentés en train de descendre vers la terre tandis que, sur l'autre, ils s'élancent vers le soleil et la lune. A 70 km de Gol Mod, le même modèle est encore compréhensible sur une stèle très abîmée, ornée de six animaux. Trois cerfs, gravés de part et d'autre du monument, ont un mouvement opposé (fig. 12-13). Il est impossible aujourd'hui de savoir quelle était la triade qui montait vers le ciel, mais, comme toutes les "pierres à cerfs" de Mongolie, celle-ci demeure un patrimoine rupestre exceptionnel dont la protection et l'étude contribuent à la connaissance de l'histoire des steppes.



Fig. 12 & 13. Côtés sud et nord d'une stèle brisée, 70 km à l'ouest de Gol Mod.

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